MÉDAILLON DES DEUX ÉPÉES

 

 

 

Portrait de Jean Thurel, portant le triple médaillon et la Légion d'honneur, par Antoine Vestier

 

 

Evocation de la vie de Jean Thurel, par Le Carnet de la Sabretache, N° 30, juin 1895, page 265.

 

C'était un fusilier au régiment de Touraine, aujourd'hui le 33e régiment d'infanterie, nommé Jean Thurel, lequel servait depuis 1716. En 1787, le chevalier de Mirabeau, mestre de camp en second du régiment de Touraine, présenta au roi le vieux soldat, alors âgé de quatre-vingt-huit ans, et adressa à cette occasion au Journal de Paris une lettre dans laquelle il retrace d'une façon émue les hauts faits du brave aux trois plaques. Voici, d'ailleurs, la reproduction in extenso de cette lettre : elle résume les états de service d'un homme comptant alors soixante-douze ans de présence sous les drapeaux :

Du 9 novembre 1787.

« Je suis persuadé, Messieurs, que vous voudrez bien rendre publiques les bontés dont le roi et ses augustes frères ont comblé hier le plus vieux soldat en activité de service de la France et peut-être de l'Europe entière : c'est un encouragement bien honorable pour l'armée et une preuve bien sensible du prix que met notre maître aux services qui lui sont rendus. Voici le fait et ses détails.« Le nommé Jean Thurel, né à Orain, en Bourgogne, en 1699, s'est engagé au régiment de Touraine le 17 septembre 1716. Il a servi depuis ce temps sans interruption, l'espace de soixante-douze années, comme fusilier (1), n'ayant jamais voulu d'avancement. Il a reçu un coup de fusil dans la poitrine au siège de Kehl en 1733 et sept coups de sabre, dont six marquant sur la tête, à la bataille de Minden en 1757. Il a eu trois frères tués au service du roi à Fontenoy et un fils tué vétéran et caporal dans la même compagnie, le 12 avril 1782, en Amérique ; il en a encore un qui sert avec bonheur au même régiment. Lorsqu'il y a deux mois son régiment reçut ordre de se mettre en marche pour s'embarquer, il a fait toute la route à pied, disant qu'il n'avait jamais monté sur des voitures et qu'il ne commencerait pas. Cet homme rare en tous points a une fille âgée de quatorze ans, de sa femme qui est au corps et qui en a soixante-trois. Il n'a jamais été puni qu'une seule fois, ayant escaladé les remparts de Berg, pour rentrer dans la place et ne pas manquer l'appel, les portes étant fermées. Sa famille est digne de lui, sage, respectable et respectée. Il avait obtenu il y a trois ans une pension de 200 livres et la seconde marque de vétérance.

« J'ai cru que cet homme pouvait prétendre à l'honneur d'être présenté à son maître. L'ayant amené ici de Pontoise où son régiment a passé, je l'ai conduit hier à l'audience de M. le comte de Brienne qui l'a accueilli avec une bonté rare, lui a promis de solliciter auprès du roi une augmentation de pension pour lui et quelque grâce pour sa femme et son fils (sic). Je lui demandai la permission de le faire voir au roi. – Fort bien, me répondit-il avec la même bonté, S. M. saura de qui je lui parle. – M. le prince de Luxembourg voulut bien en effet le placer sur le passage du roi et le lui montrer, S. M. s'arrêta, le regarda, demanda de quel régiment il était et parut satisfaite. Monsieur et Monseigneur comte d'Artois, le traitèrent avec la même bonté et M. le prince de Luxembourg lui remit cent écus de la part du roi et cinquante de la part de chacun de ses augustes frères, lui annonçant que le roi avait fait passer son mémoire à M. le comte de Brienne.

« Une remarque particulière est que ce brave homme a eu six Montmorency de suite pour colonels, depuis M. le maréchal de Luxembourg, dernier mort, jusqu'à M. le duc de Laval qui est aujourd'hui son inspecteur et qu'il a été présenté au roi par M. le prince de Luxembourg.

« Je jouis, comme de droit, Messieurs, du succès de mon soldat mais j'ai été inquiet sur son sort hier au soir. Le spectacle imposant qui l'avait frappé l'avait fort ému et il était malade ; mais il est bien portant aujourd'hui.

« J'imagine que le public peut prendre intérêt à la santé de ce vieillard respectable. »

Le général Thiébault, qui a connu Jean Thurel, à Tours, en 1802, raconte dans ses Mémoires, avec sa verve si charmante et si communicative, des détails curieux qui viennent compléter la biographie de ce type de vieux soldat. Cette même année, les Tourangeaux célébrèrent avec pompe la fête du 14 juillet et Thurel, alors âgé de 104 ans, y parut donnant la main au fils du général Liébert, âge de 4 ans, de sorte que, ajoute Thiébault : « Il y avait juste et malgré leur contact un siècle entre eux deux. »

Notre centenaire était loquace et jouissait de la plénitude de ses facultés. Sa présentation au roi et l'anecdote du vin de Malaga étaient son sujet favori. Selon lui, on avait apporté une carafe de ce vin réconfortant et quatre verres. Le roi fut servi le premier, Thurel le second, avant les comtes de Provence et d'Artois. Louis XVI l'avait appelé « papa », l'avait, d'ailleurs, comblé de prévenances et lui avait demandé s'il voulait la croix de Saint Louis ou le troisième chevron. Thurel avait opté pour le chevron à condition que le roi le lui attachât lui-même, ce que Louis XVI avait fait avec sa bonne grâce habituelle. Le comte d'Artois lui avait offert son épée et Mesdames avaient mis une voiture à sa disposition durant son séjour à Paris. Thurel avait tout accepté sauf le domestique pour son usage personnel dont il ne voulut jamais entendre parler. Le prince de Condé l'avait promené en carrosse et mené dans diverses maisons. Passant rue de Richelieu et, apercevant un de ses amis, Thurel pria le prince de faire arrêter la voiture, se précipita dans les bras de son ami et s'en alla tranquillement au bras de ce dernier boire un coup dans un cabaret du voisinage, tandis que Monseigneur, en galant cicérone, attendait patiemment le retour de son invité.

Paris fit bien les choses et ne marchanda pas les succès à notre brave vétéran. De hauts personnages le firent asseoir à leur table ; les théâtres annoncèrent sa présence sur leurs affiches, l'imagerie même consacra sa gloire.

Mais tout cela était bien éphémère ! Ce que rapporta Thurel de son voyage, fut plus positif. C'était une bonne pension de 600 livres accordée la fois par le roi et ses frères ainsi qu'une seconde de 300 livres faite par Mesdames.

A la formation des compagnies de vétérans, Thurel demanda à être incorporé dans celle d'Indre-et-Loire. Il n'y faisait, bien entendu, aucun service, mais on lui avait donné une bonne chambre et il recevait sa solde.

Le général Thiébault, commandant à cette époque à Tours, le recevait à dîner une fois par semaine et la constante préoccupation de l'amphitryon et de ses convives était d'empêcher le vieillard de trop manger. Toutefois, le repas terminé, notre vieux brave entonnait une petite chanson du bon vieux temps. Il avait, au reste, conservé une franche gaîté et ne manquait pas d'un certain esprit d'à-propos comme en témoigne sa réponse à une dame lui demandant s'il priait et remerciait souvent le bon Dieu de l'avoir laissé si longtemps sur la terre. « Moi, Madame, répondit Thurel avec le sourire le plus malin, je n'ai jamais eu l'habitude de fatiguer mes amis. »

Thiébault adressa au premier Consul un rapport à la suite duquel la pension royale de 900 fr. fut portée à 1,500 fr. Non content d'avoir assuré au vieux soldat le bien-être matériel, Napoléon comprit Thurel dans une des premières promotions de la Légion d'honneur et le 26 octobre 1804 son nom figurait parmi les nouveaux légionnaires.

Notre centenaire ne devait malheureusement pas jouir bien longtemps de cette insigne marque de faveur, car deux ans et demi après, le 10 mars 1807, Jean Thurel s'éteignait à Tours dans sa cent huitième année. Son convoi donna lieu à une imposante manifestation. Toutes les autorités civiles et militaires accompagnèrent à sa dernière demeure le doyen de la Légion d'honneur et, sans aucun doute, le plus vieux soldat de l'Europe.

Nous avons dit que l'imagerie avait consacré sa gloire. En effet, on a plusieurs portraits de lui. Outre celui de Vestier, conservé au musée de la ville de Tours, donné par le général Thoumas dans son ouvrage sur l'Exposition rétrospective militaire de 1889, il y a, au dire du même auteur, celui du musée archéologique de Rennes. Joseph Lavallée, dans ses Annales nécrologiques de la Légion d'honneur, parues à Paris, chez Buisson, en 1807, nous en donne un troisième. Il a pour auteurs Damaine et Tassaert, et a été évidemment exécuté à peu près à la même époque que celui de Vestier, puisque Thurel porte les trois plaques et la Légion d'honneur.

(1) Le général Thoumas, dans la biographie qu'il consacre à Jean Thurel ( Exposition rétrospective militaire de 1889, 3e partie ) nous donne une variante. Selon lui, Thurel aurait, le 1er septembre 1738, contracté un nouvel engagement dans le régiment de Bauffremont-Dragons pour passer en 1744 au régiment d'Anjou-Cavalerie. A sa libération ( 2 février 1750 ), le vétéran se serait rengagé au régiment de Touraine.

 

 

 


 

 

 

Louis Gillet dit Ferdinand

 

On peut également citer, à côté de Thurel, un autre vétéran dont la bravoure chevaleresque, dans les dernières années de Louis XVI, excita une grande « sensibilité », c'est le sieur Louis Gillet dit Ferdinand, maréchal des logis au régiment d'Artois-Cavalerie.

Ce sous-officier, décoré du médaillon de vétérance, se rendait en congé à Sainte-Menehould « sa patrie », dit un des récits de sa belle action, lorsque, en traversant un bois dans les environs d'Autun, il entend des cris perçants. C'étaient ceux d'une jeune fille que des malandrins avaient attachée à un arbre et qu'ils allaient mettre à mal. Gillet tire son sabre et coupe la joue droite d'un des brigands ; puis, d'un coup de revers, abat le poignet de l'autre qui dirigeait sur lui un pistolet armé. Les deux misérables se sauvent. Gillet délie la jeune fille, la ramène à ses parents. Ceux-ci, dans leur joie et ne sachant comment remercier le sauveur de leur enfant proposent à Gillet d'épouser leur fille. Gillet refuse, craignant, dit-il, « de ne pouvoir la rendre heureuse, ayant plus de soixante-dix ans ».

 

 

 

 

L'action du brave Gillet lui valut une grande popularité par l'image. Nous ne connaissons pas moins de quatre éditeurs d'estampes qui, sous des formes diverses, ont représenté soit le portrait du héros, soit son acte de bravoure.

La plus jolie de ces estampes, celle de Borel, gravée par Voysard, représente le profil de Gillet en tenue et le chapeau sur la tête. Ses traits sont fins, plus distingués que les physionomies de simples troupiers ; au-dessous est représentée l'action héroïque avec le récit détaillé de tout l'épisode.

Le portrait de Gillet avait été dessiné d'après nature le 13 février 1786, avec permission du comte de Guibert, gouverneur des Invalides.

 

 

 

Estampe de Borel, gravée par Voysard

( vue partielle du document d'origine )

 

 

 

 

 

 

 

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